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Razorblade

Un projet à Freyr1 ? Non merci !

En dépit de la douleur,  j’arme la prise de toutes mes forces. Je sens la lame s’enfoncer au plus profond de la pulpe de mes doigts : parfait ! Mon pied est haut-placé, au millimètre près. Mon corps est si proche de la paroi que je peux sentir sur ma joue la chaleur qui émane de la roche. Je sais ce qu’il me reste à faire : cela fait des jours que je répète la séquence dans ma tête. Tout est parfaitement calibré et aucun détail n’a été laissé au hasard. Je le sais, cette fois c’est la bonne, cette vérité s’offre à moi comme une évidence. Comme on énonce une formule magique, je me répète mes consignes établies à l’avance : « bassin à droite », « arque », « drapeau du gauche », « COMBAT ». Avec une facilité déconcertante, je parviens à faire ce changement de pied, lequel j’ai tant de fois échoué. Plus qu’un mouv’ plus facile: la victoire est proche ! Pourtant, comme dans un film au ralenti, je sens mon index gauche sortir de la prise et mon tronc s’éloigner de la face. Un râle de désespoir s’échappe de mon être alors que la force gravitationnelle2 redouble de hargne et m’emporte vers la Meuse qui reflète les derniers halos du soleil couchant.

Contrairement à mon cri de rage qui résonne dans tout le massif, la chute ne dure pas longtemps. GAME OVER. Comme on se réveille d’un lendemain de veille, je me sens penaud et je peine à faire de l’ordre dans mes pensées, ce qu’il vient de se passer est flou dans ma tête. Je ne sais déjà plus pourquoi je me retrouve à pendouiller au bout de la corde alors que tout allait si bien. Une chose est sure : l’Al Legne3, une fois de plus, ne s’est pas montrée clémente. Je n’ai pas d’excuse pour expliquer mon échec, si ce n’est qu’à Freyr rien n’est jamais acquis trop vite. Ni mal d’ailleurs, et comme le dit l’adage « bien mal acquis ne profite jamais », à Freyr on ne peut qu’en profiter. Alors, je regarde mon index dont la première phalange est séparée en deux par une belle morsure, profonde comme une tranchée. Le calcaire freyrien m’aura encore dicté sa loi ainsi que le nombre d’essais de ma journée. Il n’y a plus qu’à remonter au camp de base (=Colébi) où les frites coulent déjà à flot.

De mon expérience, la réussite est possible à Freyr  uniquement lorsqu’on sait qu’on est capable de le faire, mais qu’on commence à douter sur le fait qu’on va le faire.

Le 13 mars dernier, j’ai enfin clippé le relais de « Razorblade4 » après 1an et demi  de travail, une vingtaine de chutes au dernier mouvement et un beau combat mental. Après l’euphorie et la joie de l’enchainement, j’ai vite ressenti une terrible sensation de manque, qui,  je croyais ne serait jamais comblée. Puis, j’ai ouvert le topo, regardé en l’air et retrouvé la paix : j’avais repéré un nouveau projet.

Un projet à Freyr ?!? Plus jamais ! Enfin… Jusqu’au prochain projet…

Les 10 commandements de l’enchainement à Freyr : 

(Attention : il s’agit bien entendu ici d’une liste non-exhaustive à laquelle chacun pourra ajouter à sa guise ses propres commandements)

  • 1) Humble et modeste tu resteras,
  • 2) Au rocher, tout ton amour tu offriras
  • 3) Don de ta chair et de ton sang  tu feras
  • 4) Aucun détail, ne négliger tu devras
  • 5) D’une « bac-finalite5 » tu souffriras
  • 6) Maître de ton destin jamais tu ne seras
  • 7) Même dans l’échec,  heureux tu seras
  • 8) Avec de la bière et des frites ton enchainement tu fêteras
  • 9) Jusqu’à ton prochain enchainement tu t’entraineras
  • 10) De douleur et de bonheur tu pleureras !
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LEXIQUE :

1Freyr : Epicentre de l’univers.

2Force gravitationnelle = Mxg où;  M = masse du grimpeur + masse de son accoutrement (chaussons, baudrier, dégaine, corde, slip ultra-léger, collant vintage, piercing,…) + masse de la galette de maïs ingéré avant le départ ; g= accélération gravitationnelle qui équivaut à 9,81m.s-2 (partout sur terre) ou  13,3m.s-2 (à Freyr).

3Al legne : Epicentre de Freyr.

4Razorblade : 2e 8c de Freyr enchainée par Nicolas Favresse il y 12ans.

5Bac-finalite : inflammation du bac final. Atteint de cette pathologie, le grimpeur échouera sans relâche au dernier mouv’ de son projet.

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