Les Maîtres du temps - Sébastien Berthe
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L’équipe :

  • Merlin Didier (chef d’expé)
  • Florian Delcoigne (architecte en chef)
  • Lucas Nyssens (Cuisinier et porteur)
  • Sébastien Berthe (responsable de l’hygiène, du chansonnier, et de la lecture)
  • Alegria (porteur)

La mission : Profiter du soleil de minuit pour gravir la face nord du Blamann (69°4406 N, 18°3530″ E – 1044m d’altitude    Cercle polaire). Grimper un max sur l’ile de Kvaloya et dans le reste de la Norvege.

Le temps imparti : Du 17 juillet jusque fin aout 2014.

La philosophie d’expédition : Réduire un maximum l’impact de notre petite escapade sur l’environnement. Ainsi, nous avons effectué le voyage à bord de la camionnette (nommée Alegria) d’un certain… Nicolas Favresse. Aussi, durant tout le séjour, nous avons vécu en autonomie du fruit de notre pêche et de collectes de produits périmés invendus des marchés et supermarchés. Au diable la société de consommation !

Quelques chiffres : 4 potes, 8437km en camio, 43h non-stop de conduite  à l’allé, 96 bières spéciales à offrir aux locaux, des journées de 45 heures, des nuits de 18 heures, des bains dans une eau à 7 degrés, 1 première ascension en team-free (« Ultima Thule », 7c/+), 5 ascensions du Blamann, plus de 6000m d’escalade par personne, 21 maquereaux au barbec, 3 rouleaux de PQ, au moins 100000 souvenirs.

L’Artificier en chef

Cela fait presque une heure que nous avons quitté le camp de base, et avec lui le confort de nos tentes, duvet et bains thermaux (où malheureusement nous n’avions accès qu’au bassin d’eau froide).

Nous sommes en Norvège depuis une quinzaine de jours. Deux semaines de temps magnifique, durant lesquelles le soleil ne faisait que briller 24h/24. 15 jours et 15 nuits synonymes d’activité constante (grimper, porter, marcher, se baigner, manger, jouer aux cartes, regrimper, et parfois dormir un peu). 360 heures d’atelier bronzage avec un peu d’escalade pour s’occuper. 21600 minutes pendant lesquelles nous avons vaincu par deux fois l’effroyable face du Blamann. Depuis environ 1296000 secondes, nous sommes les maîtres du temps. Nos horloges balancées à la mer, nous vivons désormais sans aucune contrainte liée au temps. « Réveillez-vous les gars il est 23h, il est temps d’aller grimper », « On se mange un petit en-cas en guise de 4h du matin ? », « bon, on fait une sieste de 2h puis on va pécher ? Ça fait quand même 39h qu’on est debout ».

Encore un dernier ressaut neigeux et nous atteindrons le pied du mur. Blamann, puissant et indifférent, se dresse devant nous, impuissants et frêles. Nous ressentons la terrible force de la nature. Nous n’avons aucune autre préoccupation que la montagne, la face qui se dresse devant nous, toujours plus haute. Notre esprit est accaparé par la présence granitique devant nos yeux, et nous ne nous soucions guère plus des soucis liés à notre société occidentale, nous sommes libres. Fréquence cardiaque élevée, transpirants, en silence, nous marchons rapidement.

Aujourd’hui, nous combattrons sur deux fronts. Après un « pierre-papier-ciseau » historique, les équipes sont faites. Florian et moi partons à l’attaque de « Ultima thule », voie non-libérée depuis que 7,5 tonnes de granite se sont brutalement retrouvées dans  la vallée, emportant les deux premières longueurs de la voie. Lucas et merlin quant à eux iront se frotter à « livet under kniven » (A2 avec pythons) avec pour objectif d’y fixer des cordes statique et d’essayer en libre. La première longueur est effrayante. Ce dièdre sombre, lisse et surplombant semble infranchissable. Prenant ses coui**** en main, Lucas s’élance dans la bataille dans un tintement de ferraille. Il est muni du parfait attirail de l’artificier : étriers, fifi, coinceurs et quincaillerie en tout genre,…

Alors que j’essaye vainement d’en démordre avec la première longueur d’ « Ultima Thule », j’entends la respiration haletante de Lucas à une dizaine de mètres de moi, de l’autre côté d’une énorme protubérance rocheuse. Je ne peux pas le voir, pourtant, je l’imagine parfaitement : suspendu sur un micro-coinceur dans une fissure humide, délicats sur ses étriers comme sur des œufs. Notre expat’ brésilien est en train de nous concocter la recette d’une performance hors du commun dont lui seul a le secret. Comment fait-il pour progresser dans cette longueur avec pour seuls outils quelques coinceurs, alors que les grimpeurs précédents utilisaient brutalement des pythons et des marteaux ? Comment a-t-il pu ne pas abandonner alors qu’il n’a comme expérience de l’artif’ que les fissures des 5 ânes ? Seule réponse plausible : son caractère exceptionnel, un cocktail ingénieur-mathématicien-bizarre-acharné-obsédé.

Il évolue extrêmement lentement et contrôle chacun de ses mouvements, chacune de ses protections. Le brouillard se lève (ce genre de brouillard humide qui résoudrait les problèmes de sècheresse en Afrique), on y voit plus rien. Il fait froid. Le temps passe. Lucas est parti depuis presque 2h. Florian m’a rejoint et nous travaillons à présent la deuxième longueur. L’atmosphère est pesante, le vent, le froid et la respiration de Lucas, toujours plus forte (faut dire qu’il a la fâcheuse habitude d’être sonorement parlant sacrément expressif dans l’effort). Les encouragements de Merlin, de moins en moins présents et de plus en plus faibles, sont les seuls à réellement briser le calme bruyant de la montagne. Parfois, je tente briser la glace avec une chansonnette ou une blagounette, mais le public est loin d’être réceptif. – « Ca marche Lucas ? » – « … ». Soudain, entre deux brises de vent, mon cœur saute dans ma cage thoracique. J’entends le cri de Lucas ainsi que le bruit métallique caractéristique de ses coinceurs qui sortent violement de leur logement. Cela dure assez longtemps pour que l’on puisse imaginer ce qu’il se passe à travers la brume. Puis, plus rien. Il vient de dévisser. Plusieurs questions se bousculent dans ma tête : Combien de protections ont lâchées ? Est-il tombé au sol ? C’est la fin de l’expé ? La peur dans la voix, Florian s’enquière de la santé de notre coéquipier : « Lucas ? C’est bon ? ». Pour seule réponse, Lucas se met à rire à gorge déployée, rapidement suivi par Merlin. Dans les montagnes de Kvaloya, le rire crispé de 4 jeunes belges se fait entendre. La pression s’évacue.

Dans sa chute, Lucas a arraché 3 protections avant d’être finalement arrêté par un micro-nuts, première et dernière protection valable avant un atterrissage caillouteux et … douloureux.

Une bonne heure plus tard, il redescendait en rappel, victorieux, sur une stat’ qu’il venait de fixer au premier relais. Trempés et frigorifiés, nous sommes retournés au camp. Blamann venait de gagner une bataille, mais pas la guerre.

La première fois

Des émotions, un cri, une caresse. La première fois, celle qui se déclenche malgré soi… Celle à laquelle on ne s’attend pas… La première fois… Que l’on soit amoureux ou non, par deux ou par quatre, qu’il fasse chaud, froid ou encore plus froid, sous le soleil (de minuit ou non) ou éclairés par les faibles faisceaux d’une lampe frontale, il s’agit à chaque fois d’un souvenir inoubliable. Avec ou sans protections, on y découvre une nouvelle facette de la discipline. Selon les cas, cette expérience peut être décrite de maintes façons : douloureuse, difficile, agréable, déroutante, inédite, excitante, éreintante,… Pour ma part, je la décrirais par un cocktail d’adjectifs encore inconnu des dictionnaires de la langue française : « Pfffiou… C’était douloufficilement  et excinéditement éreintant » (dans de telles situations, il est aisé d’y perdre son pucel.. . langage). La première fois… On essaye souvent de s’imaginer tels ou tels scénarios, se basant sur des témoignages d’amis ou parents : « Bah t’inquiète, il est impossible de s’y coincer », « tu sais mon fils, il faut de l’expérience pour en finir » ou encore « Wouaw, il m’a fallu une sacrée technique pour y rentrer les mains ».  On déforme les reportages et les films sur le sujet, et l’on y projette sa propre histoire. La réalité pourtant, est bien différente. Voici mon aventure :

Pour vous remettre dans le contexte, elle se déroule en Norvège, sur l’île de Kvaloya par une nuit de juillet 2014. Nous sommes 4 amis à nous lancer dans l’aventure. Merlin et Lucas ne manquent pas d’expérience après avoir parcouru le monde à la recherche de sensations fortes. Florian et moi, à contrario, sommes toujours puceaux.

C’est ainsi qu’après quelques préliminaires effectués en douceur (quelques heures de marche d’approche et deux longueurs évidentes), accompagné de Merlin, je m’élance dans l’aventure. Nous avions divisé les équipes en deux pour ne pas compliquer les choses, et Lucas et Flo venaient de nous précéder. Leur témoignage est quelque peu décourageant et me laisse les boules au ventre et le cœur battant.  Fébrile, je commence à m’activer sous les conseils avisés de Merlin. Lui, il sait y faire. Je souffle et  respire bruyamment. Un premier cri surgit dans la montagne, puis un autre, plus fort. « Protège-toi ! »  me conseille Merlin. Je cherche une protection adéquate, je n’ai plus de n°2, j’essaye donc  un n°1.  « Malheur, trop petit… ». Je souffle un « fais gaffe ! Ça vient… » dans un râle de désespoir.  Je continue à me battre, déhanchement après déhanchement, j’essaye d’autres positions, d’autres méthodes, rien ne fonctionne. Le sang se met à couler plus que je ne l’avais imaginé, et ce  malgré les protections archaïques que sont mes pauvres gants de tapes artisanaux.  Et là, soudain, plus d’énergie (j’aurais dû reprendre de ce maudit porridge à l’eau dégueulasse made in Brasil ; Lucas est en réalité un expatrié Brésilien), et dans une dernière tentative pour m’en sortir, c’est la chute, et la défaite qui va avec. Une petite pensée pour le coinceur deux mètres plus bas, ainsi que pour ses prédécesseurs. « Bah, au pire le relais de Merlin, lui, ne peut pas lâcher ».

La première fois… Je me retrouve penaud, suspendu quelques mètres plus bas dans mon baudrier. Rien de fâcheux à signaler mis à part une bonne dose d’adrénaline et d’acide lactique dans les veines. Je viens de perdre ma virginité en escalade en fissure !

Voici, en guise d’éclaircissements, quelques détails sur les faits : Sur le mur d’Hollandern, la 3e longueur Thanatos (8-, 7a) a eu raison de notre modeste équipe. Alors que nous avions pris l’habitude d’essayer de randonner les voies dans le 8e degré, de gagner des compétitions, et d’écumer les grandes voies sportives, nous voici relégués à prendre une sévère raclée dans un 7a. Ainsi, c’est exténué et la queue entre les jambes que j’ai finalement atteint le relais (chouette entrainement en escalade artificiel). Quelques temps plus tard, un nouveau soleil se lève (ou se couche, qui sait ?) dans le cercle polaire. Heureux et enrichis d’une expérience nouvelle, nous parvenons au sommet de ce magnifique mur granitique de 250m (nous venons de parcourir deux voies d’affilée en une journée, que je qualifierais de… longue). Pendant les rappels, des nuages se profilent à l’horizon, le mauvais temps arrive, et nous voici coincés deux jours durant, sans nourriture, dans une petite cabane de grimpeur au pied de la face.

Merci à tous nos partenaires qui ont pu rendre cette expédition réalisable :

  • Le Club Alpin Belge pour tout le matériel qu’ils nous ont prêté
  • Climb2climb, pour les informations transmises sur le net ainsi que pour le prêt d’un jeu de coinceurs
  • Nos parents et le Docteur Jonathan Berthe pour leur grande générosité et leur amour ($$$)
  • Lecompte, magasin d’alpinisme et d’escalade
  • Dandoy, pour les nombreuses couques de Dinant
  • Escal’pades
  • Et surtout Nicolas Favresse, sans qui nous serions restés à Freyr
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